Les nuits de Tôkyô sont un lacis de rencontres fugaces, de taxis qui roulent sans cesse et de revendications personnelles qui ressurgissent seulement la nuit.
Bonne nuit Tôkyô est le premier livre de l’écrivain Yoshida Atsuhiro traduit en français par Catherine Ancelot, paru le 3 mars 2022, chez les éditions Picquier.

Yoshida est loin d’être méconnu du public japonais : sa carrière débute en l’an 2000 et, depuis, il a publié plus de quarante titres. Grâce à Catherine Ancelot, nous avons la chance de saisir une goutte de couleur bleu nuit dans un vaste océan de sinogrammes. Écrit en 2018, il dépeint la vie de plusieurs personnages qui semblent être liés par un fil rouge. Plus on avance dans la lecture plus on a envie de comprendre les choix faits par les personnages, car apparemment, la nuit à Tokyo, il faut s’attendre à tout. Si l’on est accoutumé à Paris, certaines descriptions surréalistes, peuvent, malgré tout, nous laisser croire que c’est possible. D’ailleurs, ne serait-ce pas ça qui fait le charme d’une grande ville ?
Les liaisons qui se créent dans le taxi de nuit Black Bird de Matsui, chez Ibaragi, au restaurant les Quatre coins, ou enfin chez Tôkyô 03 Assistance, sont des liens tissés entre des personnes qui vivent la nuit, qui y travaillent, et dont le vécu s’estompe au petit matin, lorsque les engrenages de Tôkyô se mettent en marche.
« […] La voix semblait venir de très loin, comme si elle était de l’autre côté de la nuit. » p.63
Ayano, l’une des propriétaires de Quatre Coins, croit rêver lorsqu’elle tombe par hasard chez Ibaragi. Le monde réel se confond au monde onirique, et des dialogues maladroits et loufoques se créent. Par ses réponses, Ibaragi aussi commence à croire qu’il se trouve dans un rêve. Cette atmosphère flottante peut faire penser au Rêve du papillon du philosophe chinois Zhuang Zi, qui, lorsqu’il dormait, il a rêvé d’un papillon. Au réveil, il se demanda si c’était bien lui qui avait rêvé du papillon ou bien, si c’était le papillon qui avait rêvé de lui. Cette fusion se passe également entre les personnages de Yoshida : ils ne savent pas s’ils rêvent du même rêve ou si habitent la même réalité. Mais, après un court dépaysement, ils s’y adaptent et marchent dans les aquarelles clair-obscur de la ville de nuit, rappelant les jeux de lumières dans les romans de Jun’ichirô Tanizaki.
« […] Il y avait ceux qui avaient envie de se voir et qui se rencontraient sans se poser de questions. Ceux qui auraient voulu se retrouver mais choisissaient d’attendre. Ceux qui souhaitaient la rencontre mais se l’étaient interdite. Ceux qui désiraient revoir un être qu’ils ne pourraient plus jamais retrouver. » p. 208
D’une allégresse légère, Yoshida nous dépeint une Tôkyô différente mais toujours en alerte, une Tôkyô somnolente, où les rencontres sont laissées à la guise du ciel étoilé.
Par Paolo Falcone